La construction de l'identité chamanique chez les Inuit du Nunavut et du Nunavik

Construction of shamanistic identity among Inuit of Nunavut and Nunavik
Pages: 191 - 215
Auteur(s) / Author(s): Bernard Saladin D'Anglure
Résumé:

Cet article explore deux composantes de l'identité chamanique. La première est constituée par les noms chamaniques qui, à l'inverse des noms personnels ordinaires, ne proviennent pas de l'environnement social de l'individu, mais du monde des esprits; il s'agit de noms d'esprits auxiliaires de chamanes, ou de noms très anciens, qui ne sont plus portés et qui sont révélés par des rêves aux chamanes. La seconde est constituée par les esprits auxiliaires, esprits d'ascendants morts, grandes figures mythiques, ou esprits maîtres des espèces animales et des entités anthropomorphes de la nature. Autant les noms personnels intègrent-ils l'individu dans le monde des humains, autant les esprits auxiliaires l'extraient-ils, lorsqu'il devient chamane, de son environnement humain pour mieux l'intégrer dans celui, invisible, des esprits. L'accession au chamanisme passe par une mort symbolique chez les humains et par une renaissance chez les esprits. Mais cette relation symbiotique avec les esprits qui entraînait le plus souvent une double vie matrimoniale pour les chamanes, en ce sens qu'ils avaient une famille humaine et une famille d'esprits, fut très difficile à vivre dans le contexte de transition au christianisme, caractéristique de la première moitié du XXe siècle. On présente un certain nombre de cas qui constituent autant de réponses originales et contrastées à ce dilemme: soit l'abandon des humains pour aller vivre chez les esprits, soit le renoncement au chamanisme, pour conserver sa famille humaine, soit enfin la fusion des deux familles, spirituelle et humaine, après une double conversion au christianisme, et des esprits et des humains.

Abstract:

This paper explores two components of shamanistic identity. The first one is made of shamanistic names which, in contrast to ordinary personal names, do not come from the social environment of the individual but from the spirit world. These are the names of helping spirits of shamans, or very ancient names which are not used anymore, and which are revealed in shamans' dreams. The second ones are helping spirits, spirits of deceased ancestors, grand mythical figures, or master spirits of animal species and of anthropomorphic entities found in Nature. The same way personal names integrate the individual in the human world, helping spirits extract him from there when he becomes a shaman to better integrate him to the invisible world of spirits. Accession to shamanism goes through symbolic death among humans and rebirth among spirits. But this symbiotic relation with spirits, which used to involve a double matrimonial life for the shamans since they had a human family and a spirit family, was very difficult to deal with in the transitional context of Christianization that characterized the first half of the XXth Century. The author presents a number of cases which constitute as many original answers to this dilemma: that is, the desertion of humanity to live with spirits; the renouncement to shamanism to keep a human family; or even the fusion of the two families, spiritual and human, after a double conversion to Christianity by the spirits and by the humans.