Une nouvelle solution à l’énigme de l’aléoute de l’île Medny sur fond de la tragédie des îles Kouriles vieille de 150 ans

    Auteur(s): 
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    Résumé: 

    Cet article s’intéresse aux origines d’une variante particulière de l’aléoute issue d’un contact linguistique et uniquement parlée sur l’île Medny ou l’île Copper, au sein des îles du Commandeur. Les linguistes et anthropologues russes ont réussi à étudier et documenter cette langue inhabituelle dans ses derniers instants d’existence, la définissant non pas comme un pidgin ou une langue créole, comme cela avait pu être assumé de manière raisonnable, mais comme une langue « mixte » particulière. Son matériel lexical avait une origine aléoute (dialecte attuan) alors que le paradigme verbal et le morphème flexionnel étaient russes, et les morphèmes dérivationnels étaient aléoutes. L’aléoute de Medny est aujourd’hui au bord de la disparition : avec seulement cinq locuteurs enregistrés en 2004, il est possible que la langue ne soit même déjà plus en usage. Toutefois, les chercheurs ayant documenté, étudié la structure et le vocabulaire de cette langue et rédigé des articles à la veille de sa disparition ont réalisé un exploit incroyable. Pour autant, la difficulté réside dans la nature inhabituelle d’effet de miroir inversé d’une langue créole : on s’attend ainsi à un vocabulaire russe enrichi d’éléments morphologiques aléoutes plutôt que la situation inverse, ce qui se passe ici. Par conséquent, la question de ses origines demeure irrésolue. J’ai recueilli des arbres généalogiques entiers des Aléoutes des îles du Commandeur afin de retracer le processus d’installation sur ces îles à un niveau familial et individuel. En d’autres termes, je me suis donné comme tâche d’identifier une population russophone sur l’île Medny pour qui le groupe de référence serait une autre population, cette fois aléoutophone et locutrice du dialecte attuan, vivant sur un même territoire et exerçant les mêmes activités économiques. Autrement, on aurait pu s’attendre à l’émergence d’une sorte de “pidgin russe” pour lequel le vocabulaire russe serait utilisé avec des éléments morphologiques aléoutes, ou avec des constructions morphologiques caractéristiques des langues créoles et pidgin. Du point de vue d’un linguiste, le cas de l’île Medny représente non pas un « pidgin russe » mais un « pidgin aléoute ».

    Abstract: 

    The paper focuses on the origins of the peculiar contact variant of the Aleutian language spoken on Medny or Copper Island in the Commander Islands. Russian linguists and anthropologists managed to study and record this unusual language in the final stage of its existence, defining it not as a pidgin or a creole language, as might reasonably have been assumed, but as a peculiar “mixed” language, in which the lexical material had an Aleutian (Attuan) origin while the verbal paradigm and inflectional morphemes were Russian, and the derivational morphemes were Aleutian. Today, the Medny Aleutian language is on the verge of extinction, with only five speakers having been recorded in 2004. It is quite possible that this language has since fallen completely out of use. But it was nevertheless a huge achievement that scholars documented it, studied its structure and vocabulary, and wrote down texts literally on the eve of its disappearance. The problem, however, lies in its unusual character, that of a reverse “mirror-image” of a creole language, where one would expect Russian vocabulary with elements of Aleutian morphology rather than the reverse situation, which is actually the case. Accordingly, the question of its origin remains unresolved. The author of the paper compiled full genealogical trees of the Commander Aleuts, making it possible to trace the process of settling the islands at the family and individual level. In other words, he set himself the task of finding that Russian-speaking population on Medny Island for which the socially dominant and reference population, existing alongside it on the same territory and engaged in the same economic activity, would be native speakers of the Attuan dialect of Aleutian. Otherwise, one would have expected the emergence of a kind of “pidgin Russian,” in which Russian vocabulary would be used with elements of Aleutian morphology, or with the morphological constructions that generally characterize pidgin and creole languages. In the case of Copper Island, however, as linguists note, we are faced not with a “Russian pidgin” but an “Aleutian pidgin”.

    Titre en anglais: 
    A 150-Year-Old Kuril Islands Tragedy: Yet Another Solution to the Copper Island Aleut Enigma